Déposée le 16 août 2024 munie de 112’736 signatures valables, l’initiative pour une alimentation sûre (initiative sur l’alimentation) sera soumise au vote de la population suisse le 27 septembre 2026.
L’initiative demande que le taux d’auto-approvisionnement alimentaire de la Suisse, estimé actuellement à 46 %, augmente jusqu’à 70 % dans un délai de 10 ans. Pour atteindre cet objectif, la Confédération devra créer les conditions nécessaires et promouvoir une alimentation davantage axée sur les denrées alimentaires végétales.
L’initiative vise également la protection des sols et de leur fertilité, la promotion de plants et semences naturels et reproductibles, et la préservation des ressources en eau et de la biodiversité.
L’ensemble du parlement contre l’initiative
À l’occasion du traitement de l’initiative par les deux chambres fédérales, d’octobre 2025 à mars 2026, la totalité des membres présents du Conseil national et du Conseil des États ont voté contre l’initiative (1), alors que l’élaboration d’un contre-projet sous la forme d’un arrêté fédéral avait été rejetée. Comment expliquer ce résultat, notamment de la part des Vert-e-s et des socialistes, généralement plutôt favorables à des mesures en faveur de l’environnement ? Parmi les élus romands, le conseiller national vert genevois Rudi Berli et le socialiste vaudois Benoît Gaillard faisaient même partie du «comité contre l’initiative extrême sur l’alimentation» avant de se retirer.
Parmi les critiques entendues lors des interventions des élu-e-s, un taux d’auto-approvisionnement alimentaire impossible à atteindre, un délai trop court de 10 ans pour atteindre les objectifs de l’initiative et une intervention jugée excessive de la Confédération pour soutenir les dispositions inscrites. Si certains ont relevé que l’initiative allait dans le bon sens, c’est la forme qui n’était pas la bonne. Ses objectifs devaient plutôt être pris en compte dans la Politique agricole 2030 plus (PA30+). Déclarer qu’une idée est bonne mais qu’il faut la réaliser autrement est un grand classique de la politique, qui assure que rien ne se fera.
Les élus UDC, quant à eux, estimaient surtout que l’État ne devait pas s’immiscer dans nos assiettes. Ce qui n’empêche pas ces mêmes élus de multiplier les interpellations et motions au Parlement pour obliger la Confédération à se fournir en vins et produits suisses pour ses activités et réceptions. Soutenir l’agriculture suisse devrait être une évidence. Mais exiger que la Confédération s’occupe de nos verres et assiettes uniquement lorsque cela sert des intérêts partisans n’offre pas une image très valorisante de la politique.
Des promesses non tenues
À l’occasion des campagnes de votations en 2021 concernant les deux initiatives «pour une eau potable propre» et «pour une Suisse libre de pesticides de synthèse», de nombreuses promesses avaient été lancées. Oui, les initiants soulevaient des problèmes réels, mais non, la façon de les résoudre n’était pas la bonne, et oui, nous élus politiques allons les régler par voie législative. Les initiatives ont été rejetées par plus de 60 % des votants et par la suite, la plupart de ces promesses n’ont pas été tenues.
À titre d’exemple, une réduction de 50 % des risques liés aux pesticides, adoptée sous forme de contre-projet indirect, devait intervenir d’ici 2027, notamment afin de préserver nos ressources en eau. Mais à ce jour tous les objectifs fixés ne sont pas encore atteints et de nombreuses interventions parlementaires cherchent à affaiblir certaines des dispositions adoptées (2). Il en va de même pour d’autres domaines tout aussi inquiétants pour notre santé et l’environnement, notamment la dissémination des PFAS.
Pour ces raisons, plutôt que d’imaginer qu’une fois encore les politiques prendront en main les problèmes soulevés, étudions plutôt le texte de l’initiative afin d’évaluer sa capacité à atteindre ses objectifs.
Un délai impossible à atteindre ?
Pour les opposants à l’initiative, le délai de 10 ans pour augmenter le taux d’auto-approvisionnement alimentaire à 70 % est irréaliste. Ce qui est probablement exact. Mais l’initiative vise aussi à assurer l’approvisionnement de la population en eau potable propre, et dans ce domaine, il y a urgence.
De plus en plus de captages d’eau doivent être fermés en raison de contaminations qui les rendent impropres à la consommation. Selon l’Office fédéral de l’environnement (OFEV), les ressources d’eau souterraine approvisionnant environ 1 million de personnes sont contaminées en Suisse et ne satisfont pas aux exigences légales de qualité de l’eau potable (3). La raison est un taux trop élevé de pesticides, notamment de résidus de chlorothalonil.
Une récente analyse des eaux du robinet menée dans 28 communes (4) a révélé que près de la moitié des eaux contenaient des taux de nitrates trop élevés, dont une dizaine présentaient en plus des contaminations modérées à fortes par des pesticides. En Suisse romande, l’eau la plus contaminée provient de la commune vaudoise de Goumoens-la-Ville, avec un taux élevé tant de nitrates que de pesticides.
On estime qu’environ 217’000 tonnes d’azote sont épandues chaque année en Suisse sur les surfaces agricoles, estivage compris. L’apport est principalement le fait des engrais de ferme et de synthèse, pour une moyenne de 145 kilos par hectare.
Concernant le délai pour permettre la transition vers une agriculture favorisant la production végétale, il reste un objectif à atteindre. Pour autant, que se passerait-il si celui-ci ne devait pas être respecté ? Le comité d’initiative a déclaré que l’objectif était de créer une dynamique pour ce changement. Si cette transition est effectivement soutenue mais nécessite quelques années de plus pour déployer ses effets, aucune procédure contre la Confédération n’est à craindre.
Un pays d’herbage inadapté à la production végétale ?
Pour les opposants à l’initiative, environ 60 % des surfaces agricoles utiles ne sont pas adaptées aux cultures et servent à la pâture des ruminants, principalement des vaches, moutons et chèvres. C’est exact, mais l’initiative ne parle pas de supprimer l’élevage. De plus, les prairies ne fournissent que 65 à 75 % de l’alimentation nécessaire à ces animaux, selon les espèces.
Selon une étude publiée (5) en décembre 2025 par Recherche Agronomique Suisse, notre pays dispose de suffisamment de ressources pour nourrir près de 10 millions de personnes. Pour y parvenir, il faudrait prendre une série de mesures relativement faciles à mettre en œuvre, comme la réduction du gaspillage alimentaire et l’utilisation des terres arables pour l’alimentation humaine plutôt que pour l’alimentation animale.
Pour les auteurs de l’étude, une baisse de 20 % du cheptel de ruminants serait suffisante. À l’inverse, une baisse plus importante des élevages de porcs et de volailles devrait être mise en œuvre. Car on l’oublie dans les discussions concernant l’initiative : ce sont les volailles et les porcs qui composent la majorité des animaux abattus (6). Et ces animaux ne voient généralement jamais la couleur d’un pâturage.
En Suisse, plus des 2/3 de la viande consommée concerne ces animaux, pour lesquels il faut produire de grandes quantités de fourrage. Bien que plus de la moitié des surfaces cultivées soient déjà utilisées pour produire de la nourriture pour les animaux, la Suisse importe en plus chaque année 1,4 million de tonnes de matière sèche, ce qui correspond à environ 18 % du fourrage utilisé.
Ainsi, arriver à un taux d’auto-approvisionnement alimentaire de 70 % ne nécessiterait pas de transformer des biotopes protégés ou des terrains de sport en surfaces cultivables, comme le clament les opposants, mais simplement de changer notre rapport à l’alimentation.
Importer de la viande en cas de baisse de production ?
Pour les opposants, la population n’est pas prête à changer ses habitudes et une baisse de la production indigène de viande favorisera le tourisme d’achat.
La consommation de viande en Suisse a fortement augmenté à partir du XIXe siècle, avec l’industrialisation de l’agriculture et la hausse du niveau de vie. En devenant un produit abordable pour toutes les classes sociales, sa consommation n’a cessé d’augmenter, devenant une norme alimentaire et occupant une place centrale dans nos assiettes. Pourtant, avec une moyenne actuelle de 50 kg par personne et par an, cela représente plus de trois fois les quantités recommandées.
En 2024, l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires (OSAV) publiait les nouvelles recommandations nutritionnelles, élaborées avec la Société Suisse de Nutrition (SSN). Il s’agit de la fameuse pyramide alimentaire tant décriée par les producteurs de viande, puisque, pour la première fois, celle-ci passait en arrière-plan, largement dominée par les fruits, légumes, céréales et légumineuses. L’OSAV conseillait également de limiter sa consommation à seulement deux ou trois portions par semaine. Ces quantités, qui rejoignent les buts et objectifs de l’initiative, ne sont pas seulement bonnes pour notre santé, elles le sont aussi pour l’environnement. À titre d’exemple, selon les calculs de l’ONU (7), la production d’un kilo de viande de bœuf génère 35 fois plus de CO2 qu’un kilo de légumes.
Alors, inciter la population à réduire sa consommation de produits animaux sera-t-il difficile ? Sans doute. Mais c’est le lot de tout changement sociétal. Et l’initiative prévoit les moyens pour que la Confédération initie ce changement. Il ne s’agit pas de mêler l’État à ce que nous mettons dans nos assiettes, mais de lui donner les moyens de nous informer des conséquences de nos habitudes. Qu’il s’agisse de notre santé, qui est notre bien le plus précieux, ou de l’environnement.
Mon repas, un choix de société
En moins d’un siècle, avec l’industrialisation de notre production, nous avons provoqué d’énormes dommages à notre environnement, dont certains semblent déjà irrévocables. Nous disposons de nombreux biens matériels à même d’agrémenter notre quotidien, pouvons profiter de voyages et autres loisirs. Mais les seules choses essentielles sont l’air que nous respirons, notre alimentation et un accès à l’eau potable. Tout le reste est secondaire. À force de favoriser les futilités, c’est l’existence des générations futures que notre comportement met en péril.
Assez d’égoïsme, OUI à l’initiative sur l’alimentation le 27 septembre prochain !
Sources
Site internet de l’initiative pour une alimentation sûre (initiative sur l’alimentation)
https://www.initiative-pour-une-alimentation-sure.ch/fr
(1) Discussions et vote du Conseil national
Discussions et vote du Conseil des Etats
(4) BàS, n°7-8 juillet-août 2026
(6) Chiffres officiels des abattages en Suisse en 2025 (animaux abattus sur le territoire suisse, hors poissons et crustacés) : 82’885’844 poulets et autres volailles ; 2’365’996 porcs ; 411’024 bovins adultes ; 173’129 veaux ; 223’309 lapins ; 218’574 moutons ; 106’205 gibier d’élevage et gibier destiné à la consommation ; 40’573 chèvres ; 1’144 chevaux. Total 86’425’798
(7) https://www.un.org/en/climatechange/science/climate-issues/food
